Les
dérives du journalisme sur le net étant à certains
égards une menace pour la profession de journaliste,
mais aussi pour le respect de la personne
humaine, on doit s’interroger sur les éventuelles remèdes
que l’on
pourrait apporter à ces dérives.
Faut-il
imposer une éthique au journalisme sur Internet ? C’est le débat
classique opposant ceux qui se disent
victime de censure à ceux qui appellent
au respect de la vie privée, de la justice et de la déontologie
dont doit faire
preuve chaque journaliste. Le procès
Matt Drudge contre Blumenthal symbolise cette opposition entre les tenants
du « tout doit être dit »
et ceux qui ont une vision plus noble du journalisme.
Combler un "vide juridique" : imposer une éthique au journalisme on line ?
Les
règles régissant le cybermonde sont quasi-inexistantes. Les
risques de dérapage et de désinformation
exigent donc la définition de règles
d'éthique spécifique, d'autant plus que le journalisme en
ligne, comme tous
les médias commerciaux, est pris
en étau entre la loi du marché et sa responsabilité
sociale.
Des règles générales à développer :
- Des modes de régulation et de contrôle :
La
création de la CNIL (loi du 6 janvier 1978) en France répondait
aux inquiétudes liées au développement
de l’informatique. Un certain nombre de
principes ont été consacrés au niveau européen,
par une Directive de 1995,
principes sanctionnés par le droit
d’accès et de rectification accordé à chaque individus
sur les informations le
concernant.
La Directive européenne de 1995
est censée s’appliquer pour ce nouveau média, mais l’outil
est désormais mondial,
et le reste du monde, à l’exception
de quelques îlots de protection, ne connaît pas les mêmes
garde-fou. Avec Internet,
tout se complique ; la règle de
droit national n’est pas d’une application évidente ; d’autre part,
la conception des
libertés n’est pas la même
partout (par exemple, la liberté d’expression totale du premier
amendement de la Constitution
américaine n’est pas la liberté
d’informer tempérée par l’intérêt général
de la Déclaration française des droits de l’homme
de 1789 et de la Convention européenne
des droits de l’homme).
Les sources de la régulation ainsi
que les moyens de rendre cette régulation effective varient en fonction
du contexte :
il n’y a pas une seule solution à
tous les problèmes qui se posent sur Internet, mais toute une panoplie
de solutions
complémentaires. De toute évidence,
aucune démarche nationale ne peut être efficace seule.
- Le contrôle et les sanctions des abus et excès sur Internet :
Récemment,
les tribunaux ont été saisis à plusieurs reprises
d'affaires relatives à la circulation sur Internet
d'informations non autorisées.
Chaque fois, ils
ont été confrontés aux problèmes de l'imputabilité.
Qui est responsable ? L'émetteur, le fournisseur
d'accès au réseau, le transporteur
? Comment contrôler les contenus de tous les messages, qui viennent
d'un peu partout
dans le monde, véhiculés
par les transporteurs qui se considèrent comme de simples transitaires
d'accès ?
Le problème
pourrait être résolu par une convention internationale et
des accords pour harmoniser les législations
nationales sur les mêmes principes
de responsabilité et de droit applicables. Seulement, en matière
d’Internet, la loi ne
semble pouvoir avoir qu’une portée
très relative ; elle ne peut agir que sur les citoyens et les entreprises
du pays où elle
est en vigueur, donc surtout à
la réception car la production et la diffusion peuvent se faire
n’importe où. Et on imagine
mal qu’avant longtemps tous les pays du
monde s’accordent pour réglementer le réseau global.
Des règles spécifiques à développer :
Garantir la qualité de l'information sur le Net
Hervé
Digne, directeur général en charge des nouveaux médias
et produits dérivés chez Hachette Médias,
fait observer que si les entreprises de
presse ne représentent rien aujourd’hui en nombre de sites sur Internet,
elles
aspirent néanmoins à représenter
à terme une part non négligeable des services à valeur
ajoutée sur le Net. Cette
aspiration, fondée sur l’expérience
acquise en matière de traitement de l’information, vise à
garantir au lectorat sur
Internet une qualité de l’information
qui n’est pas toujours garantie sur des sites hors presse dont les auteurs
ne sont
pas des professionnels et ne sont guère
identifiables.
Certification de l’information
A ce
titre, une certification de l’information presse serait possible par l’édiction
d’un code de déontologie des
entreprises de presse sur Internet. Chaque
adhérent à ce code bénéficierait d’un label
presse. Un tel système,
reprenant des règles existantes
pour la publicité, permettrait au lecteur d’identifier les sites
dont les méthodes
d’investigation sont fiables et les informations
traitées, et les autres.
En
effet, comme le souligne Sylvie Kauffmann dans le Monde, il y a désormais
trois niveaux de diffusion
de
nouvelles sur le Web :
- la communication directe, sans filtre, comme sur le site de Matt Drudge
(où les informations ne sont exactes, de son propre aveu, qu’à
80 %) ;
- les organes de presse comme Slate ou Salon, qui créent leur propre
contenu mais
respectent la déontologie classique ;
- enfin, les organes de presse traditionnels, dont le principal défi
est de faire comprendre
au public la différence de fiabilité entre le premier niveau
et les deux autres.
Une législation et une jurisprudence en matière de protection
des droits
qui doivent être développées
Si l'expression "vide juridique" est peut-être
exagérée (selon Pierre Gioux, avocat cité dans les
Cahiers du Journalisme), il faut noter
qu'il n'existe pas de définition juridique du multimédia,
donc le régime
de l'oeuvre journalistique publiée
en ligne est incertain.
- Des
règles conditionnent la cession des droits du journaliste :
Au titre du Code de la propriété
intellectuelle, le droit de faire paraître un article est obligatoirement
subordonné
à une convention expresse entre
le journaliste et l'organe de presse précisant les conditions de
la reproduction
(le plus souvent, dans le cadre du contrat
de travail). L'application à la lettre de la règle du droit
signifierait qu'un
organe de presse ne peut réutiliser
les articles d'un journaliste sans l'autorisation préalable et écrite
de celui-ci.
- Mais
elles sont encore insuffisantes au regard du développement de la
presse en ligne :
S'il s'agit de la simple représentation
d'un quotidien sous sa forme papier, on doit considérer que la mise
en ligne
d'articles est licite, car cette mise
en ligne ne constitue pas un nouveau mode d'exploitation mais de distribution.
Ensuite, les journalistes étant
rémunérés par un salaire (et non selon le volume de
diffusion ou de consultation du
journal), est-il légitime d'octroyer
une rémunération supplémentaire pour ce type de distribution,
dont les
investissements sont supportés
par l'organe de presse?
Il
n'existe aujourd'hui que très peu de jurisprudence relative à
une action en contrefaçon pour l'exploitation
d'articles de journaliste sur un support
différent de celui du journal (par un organe de presse). La solution
serait de
prévoir dans le contrat de travail
une clause spécifique prévoyant les conditions de la cession
des droits des journalistes
sur leurs œuvres diffusées en ligne.
Le procès
Matt Drudge, un verdict qui fera date dans l'histoire du journalisme on-line
Une exigence éthique au sein même de la profession
Dans
son article "Le journalisme au défi d'Internet" (Le Monde diplomatique,
octobre 1997), Angelo Agostini
rappelle l’ “ indispensable exigence éthique
” du journaliste, même sur Internet. La presse écrite doit
conserver ce
qui fait sa force et sa crédibilité
: ses méthodes de travail, sa capacité d’analyse et
de mise en perspective. Le risque
d'Internet est la perte de cet effort
d’investigation, garantie de la qualité de l’information, car la
contrepartie de la
rapidité de l’information est le
manque d’analyse.
En
effet, si le rôle du journaliste est d'informer, il est plus profondément
de trier l'information. C’est là que se
situe sa première éxigence
éthique.
Si
Internet impose une mutation radicale des supports d'information, il semble
représenter, davantage qu'une
menace, un défi, voire une chance
pour la profession de journalisme. Le journaliste ne perdra pas sa mission
première,
qui est de vérifier, ordonner et
traiter l'information. Le grand public aura toujours besoin des journalistes
pour traiter
la masse d'informations disponibles sur
Internet, en vérifier le bien-fondé et choisir les plus importantes
(étude de
Valérie Kaimaki, citée dans
les Cahiers du journalisme). Cette exigence éthique est valable
pour les versions papier
autant que pour les versions en ligne.
Les « chiens de garde » du net en matière de journalisme
Le
contrôle des dérives sensationnalistes de prétendus
journalistes est effectué par les journalistes eux-même,
qui n’hésitent pas à dénoncer
ce qu’ils considèrent comme une menace. On a choisi de retenir deux
groupes
caractéristiques de cette tendance.
Les Ecoles de journalisme ?
Le journalisme
sur Internet étant une réalité, il est nécessaire
de donner aux étudiants en la matière un enseignement
spécifique. On peut penser que
de tels enseignements auront un impact positif sur l’éthique des
journaux en ligne
futurs : comme on l’a vu, le CFPJ de Lille
s’est inquiété du devenir de la profession d’un point de
vue moral et
éthique et veut dès maintenant
prévenir les éventuelles dérives en organisant des
journées de réflexion sur le thème,
c’est à dire en sensibilisant les
journalistes de demain.
On ne peut pas
en dire autant de toutes les écoles : aux Etats Unis en particulier,
les cours de journalisme en ligne,
dispensés par une vingtaine d’universités,
s’attardent plus sur le management, la gestion ou d’initiation à
la Bourse que
sur des questions éthiques. Lors
d’un colloque à Berkeley (la prestigieuse université non
loin de San Francisco, berceau
des publications Internet les plus connues
comme Salon ou Wired) intitulé « Journalisme en ligne : du
medium au
message », il était plus
question de stock-options que de soucis ethiques, notamment par rapport
à la question de
l’indépendance par rapport aux
annonceurs. Il ne faut cependant pas généraliser le phénomène
à toutes les universités
américaines : l’Ecole de communication
Annenberg à Los Angeles est à l’origine d’un site de référence,
l’OJR.
occupe une niche unique sur le Web, celle
de « chien de garde » de l’évolution des sites d’information
sur Internet,
chargé de sonner l’alarme en cas
de dérive. Ce site, un peu austère il est vrai, explore les
tendances et tente de
répondre aux questions éthiques
posées par le journalisme en ligne. OJR veut multiplier les partenariats
avec des
écoles de journalisme du monde
entier pour rendre compte du développement de journalisme en ligne
en dehors
du continent Nord Américain.
Toutes les explications et motivations
de l’équipe d’OJR sur http://www.ojr.org
Si Matt Drudge symbolise les dérives
du Net en matière de journalisme, OJR incarne la régulation
de ces
dérives avec brio.