Le
"Monicagate" et son traitement via Internet est plus qu’un exemple
: c’est véritablement
l’évènement qui fait date
dans l’histoire du journalisme su Internet : Ignacio Ramone, directeur
du
Monde Diplomatique, n’hésite pas
à comparer l’exploitation télévisuelle de l’assassinat
de Kennedy,
tournant dans l’histoire des media, à
cette surenchère d’information concernant le scandale de la
Maison Blanche.
Cet
article de Libération suivi et d’un interview du directeur et d’un
annuaire du Monicagate on-line
du centre des nouveaux média aux
Etats Unis traduit tout à fait la frénésie dont les
internautes ont fait
preuve face à ce ragot scabreux
hypermédiatisé. C’est en outre à l’occasion du scandale
qu’a été révélé
le fameux Drudge Report, dont les auditeurs
annuels se comptent désormais en centaines de millions.
"Bill Clinton et Monica Lewinsky :
Le Web mène la danse"
Venu
du Web, le scandale qui ébranle la présidence Clinton est
entretenu par les révélations plus ou moins
sérieuses des milliers de sites qui s'y intéressent. Obligeant
les autres médias à courir derrière le réseau
et l'information.
Par Pierre Briançon
Le 30 janvier 1998
Le
scandale est suivi en direct à Tokyo et à Bombay, à
Moscou et à Manille, à Pékin et à Paris.
Physiquement, il se déroule à
Washington. Politiquement, il est partout. Le «Zippergate»
(ou «Monicagate»,
ou «Waterbraguette», comme
l'appela Libération), le scandale qui menace d'emporter la présidence
Clinton,
est le premier grand événement
politique dont tous les détails sont instantanément reproduits
sur le Web.
La liste est éloquente des grands
médias américains qui ont élaboré leur page
«spéciale scandale» : le quotidien
Washington Post et la télévision
ABC News, le magazine Time et CNN. Même la vieille dame vénérable
de la
presse américaine, le New York
Times, s'y est résignée, avec un peu de retard. Avec des
variations dans les
détails ou dans l'exhaustivité,
tous les sites présentent les mêmes caractéristiques,
tirant parti des atouts
imparables de l'information en ligne :
l'espace (disponible) et le temps (réel). Dossiers complets, textes
intégraux, archives, historique
: tous les sites s'attachent à fournir aux lecteurs à la
fois l'étendue du traitement
et la profondeur de champ. Dans le même
temps, les médias américains s'affranchissent de leurs contraintes
de parution périodique en rendant
compte, heure par heure, des développements de l'affaire : l'hebdomadaire
Time a par exemple créé
un véritable quotidien en ligne, pour ne pas paraître à
la remorque de ses concurrents.
La plupart de
ces sites sont gratuits, et ceux qui ne le sont pas le deviennent l'espace
d'un scandale :
l'hebdomadaire Newsweek - réservé
d'ordinaire aux abonnés du service en ligne America Online - fait
publier
ses principales enquêtes, gratuitement,
sur le site web du Washington Post, qui fait partie du même groupe
de
presse.
Mais
sur le Web, l'égalité règne. De Los Angeles, Matt
Drudge, éditeur d'un fanzine électronique de ragots
politiques ou show-biz, est le prince
du moment pour avoir, le premier, publié sur le service en ligne
America
Online les rumeurs selon lesquelles Newsweek
avait différé la publication d'un article sur Monica Lewinsky.
C'était le 17 janvier, la première
apparition de Monica sur le Web. Elle en est devenue la star : au moins
six
sites, non officiels, lui ont été
consacrés depuis. Même Linda Tripp, la «donneuse»
de l'affaire, qui avait
enregistré plus de vingt heures
de confidences de sa camarade, a désormais elle aussi «sa»
page, élaborée
par quelques étudiants.
«Monica
et Bill» - pour reprendre le titre de couverture de Time, cette semaine
- organisent ainsi à leurs
corps, si l'on ose dire, défendant,
une vaste exposition du meilleur et du (supposé) pire du Web : la
démocratisation et l'universalisation
de l'information, mais aussi sa pollution. Car ici, le ragot côtoie
la nouvelle, la rumeur, l'information,
la calomnie, l'analyse.
Au
moins le lecteur est-il libre de vagabonder, au gré de ses «clics»,
du New York Times à la fausse home
page de Monica Lewinsky, des longues analyses
du Post aux inévitables plaisanteries des comiques américains
(Jay Leno, sur NBC, qui a déjà
surnommé Clinton «Unabanger» : «Clinton aurait
bien voulu avoir une séance de
téléphone cochon avec Hillary,
mais elle avait une otite...»).
Pour
la première fois, le Web apparaît ainsi comme un concurrent
direct et brutal, non seulement des
journaux - handicapés par leur
périodicité - mais des radios ou télévisions.
Le fait que même CNN ait créé son
site «scandale» est un signe
parlant : la chaîne d'informations dite «en continu»
ne pouvait satisfaire la curiosité,
et son rythme télévisuel
était insuffisant.
Pour
les éditeurs ou rédacteurs en chef, le Web présente
une autre commodité : la possibilité de rétractation
immédiate. Mardi matin, le Dallas
Morning News avait cru pouvoir publier, dans ses éditions papier,
l'information
selon laquelle le procureur spécial
Kenneth Starr avait identifié un membre des services secrets qui
aurait
surpris Bill et Monica en position compromettante,
à la Maison Blanche. Quelques heures plus tard, la page
d'accueil du site web du Dallas Morning
News s'ornait d'un bel encadré sous le titre : «Information
fausse, selon
notre source», avec une explication
détaillée de la bourde. Le site de ce même journal
comprend par ailleurs une
curiosité originale : une «projection
diapos» des principales photos du moment (Bill et Hillary, Bill et
Monica,
etc.). Les clichés défilent
au rythme des clics.

La
magie des liens hypertextes permet à tout le monde de constituer
un guide pratique et rapide de l'affaire
- ainsi, la page spéciale du site
web de Libération renvoie aux principaux documents des différents
sites
américains. Les anglophones n'ont
pas à se contenter des pauvres extraits traduits en français,
les lecteurs
européens pressés n'ont
pas à attendre vingt-quatre heures que soient reproduits dans l'International
Herald
Tribune les articles du Washington Post
et du New York Times.
Mais le succès du «zippergate»
sur le Web tient aussi à la nature même de l'affaire. Pour
rester dans l'euphémisme,
la crise financière asiatique n'a
pas suscité le même cyberengouement. La dimension un peu crapoteuse
de
l'histoire remue les curiosités
les moins avouables. Et les arcanes de la procédure de l'impeachment
attirent
moins les navigateurs solitaires que la
description des hypothèses sur les lieux (petit bureau privé
ou salle de
projection de la Maison Blanche ?), les
techniques (intromission or not intromission ? strictly oral ou un peu
plus ?), les pratiques téléphoniques
du Président à la belle ardeur. Un journal en ligne aussi
respecté que Salon
Magazine a sérieusement interrogé
deux psychiatres sur le thème: «Bill Clinton est-il un drogué
du sexe ?»
(le fait même que le sexe puisse
générer une dépendance pathologique est un sujet vivement
débattu aux
Etats-Unis), et sur le même site,
la féministe pornophile non conformiste Camille Paglia analyse tout
aussi
sérieusement la sexualité
du Président : «Il a moins un problème de femme qu'un
problème de mère.»
C'est
parce que la titillation du sujet s'est conjuguée à la gravité
du moment que le Web est devenu le
vecteur principal de l'information sur
le scandale. Pour l'aficionado, la pauvreté des interventions des
correspondants des journaux du soir éclate
ainsi dans toute sa sécheresse. Pour le chercheur ou le spécialiste,
toute l'information est là, disponible,
aussi complète que se peut: le moindre lecteur d'Allemagne, de France
ou d'Italie est l'égal du correspondant
à Washington, le Web fait plus, mieux, plus vite et plus complet
que la
télévision la mieux intentionnée.
Mais la frénésie même rétroagit sur le contenu
des informations :
la prodigieuse accélération
du Web oblige les médias dits «traditionnels» à
faire état, pour ne pas paraître
à la remorque, de la moindre rumeur
lancée n'importe où.
Interview : John Pavlik, Centre des nouveaux médias, Columbia
University
recueilli
par Luc Lamprière
«Le Net met l'info en ordre»
John
Pavlik, directeur du Centre des nouveaux médias à Columbia
University, revient sur les pratiques
médiatiques bouleversées
par l'Internet.
- La couverture de l'affaire Monika Lewinsky est-elle une indication
de moeurs médiatiques nouvelles ?
Les médias américains traditionnels
ont traité l'affaire conformément à son importance
: il était logique que
le sujet fasse la une des journaux et
l'ouverture des journaux télévisés. Cela dit, on leur
doit très peu de
reportages originaux : ils ont publié
de nombreux ragots, rumeurs et allégations sans les passer au crible
de
sources multiples et fiables. Si l'Internet
s'est avéré un outil utile, c'est surtout grâce aux
synthèses, analyses
et mises en perspective de ce qui était
publié ailleurs. Sur le Web, cette fonction de mise en ordre peut
être
remplie et marque un progrès par
rapport aux autres médias dont les contraintes rendent ces traitements
difficiles.
- L'Internet donne le rythme ?
Il joue clairement un rôle dans
la vitesse de diffusion des nouvelles. Mais le terrain était mûr
: la
compétition entre les médias
est féroce, indépendamment du Net. Les informations sont
remises à jour en
permanence. Les sujets sont gonflés
à l'extrême. C'est l'urgence qui commande. Dans ce contexte,
il faut
donner à Matt Drudge le crédit
qu'il mérite : il a publié les premières informations
sur le sujet trois jours
avant les autres. C'est son scoop ! Ceci
alors même qu'il reconnaît lui-même faire la part belle
à des rumeurs
invérifiées. Aucun organe
de presse crédible ne peut accepter de telles méthodes. Si
son scoop marque un
moment décisif dans l'histoire
de l'Internet comme source d'information, il a également démontré
qu'il a
malheureusement tendance à privilégier
le plus petit commun dénominateur.
- A
quel moment une information disponible sur le Net devient-elle crédible
?
La question ne se pose plus en ces termes.
Quand une telle affaire éclate, la soif d'information devient la
principale force à l'oeuvre. Chaque
révélation est dévorée par des piranhas comme
un morceau de viande
jeté dans l'Amazone. Une histoire
racoleuse publiée par les tabloïds mais jugée trop scabreuse
sera ainsi
traitée dans la rubrique médias
d'un autre journal: c'est un moyen qui permet d'établir ses distances
avec
l'info sans se priver de la publier. Ces
subtils artifices échappent au public: toutes les enquêtes
montrent
que les gens ne se souviennent pas de
l'endroit où ils ont lu ou entendu une info. Ils oublient la source
et
retiennent le message .
Monicagate sur le Web :
Washington
Post
Organe superlatif de la vie politique américaine,
le quotidien de la capitale US met ses archives en ligne.
www.washingtonpost.com/wp-srv/politics/special/clinton/clinton.htm
ABC News
Le meilleur des sites des «networks»
américains, avec une bibliothèque fournie de retranscriptions
intégrales et des extraits audio ou vidéo.
www.abcnews.com/sections/us/crisis_index/index.html
Time
L'hebdomadaire assure un suivi en temps réel
des développements de l'affaire.
cgi.pathfinder.com/time/daily/scandal/index.html
New York Times
Le grand journal américain déploie
ses ressources en ligne. Sur abonnement.
www.nytimes.com/library/politics/clintonlewinsky-index.html
Salon
Magazine
Le plus chic des magazines en ligne consacre
tous les jours à l'affaire Clinton des chroniques distanciées.
www.salonmagazine.com
Libération
Le meilleur site du monde, de l'avis unanime
des critiques les plus impartiaux.
www.liberation.com/clinton/index.html