Portrait de Matt Drudge par Libération, lors du
Monicagate
Matt Drudge,
celui par qui le scandale arriva
C'est sur son site «Drudge
Report»
qu'il a «sorti» l'affaire.
Mais ce journaliste ne prétend pas à la véracité
de ses informations.
par Luc Lamprière
«C'est
le journalisme réduit à un chapeau.» Quand Matt Drudge
est pris en photo, est-il expliqué sur la
page d'accueil réservée
aux abonnés du service en ligne America Online, il porte en général
un panama.
Ce n'est pas parce que ce journaliste
de 30 ans est atteint d'une calvitie précoce, mais pour suggérer
que,
même si le Drudge Report n'apparaît
que dans le cyberespace, Drudge lui-même se place dans la tradition
des durs à cuire des journaux des
années trente. L'homme qui se fait fort d'avoir «sorti»
l'affaire qui ébranle
aujourd'hui la Maison Blanche explique
ainsi à ses lecteurs pourquoi, du petit appartement de Hollywood
où il travaille, il est devenu
l'un des «journalistes leaders de l'Internet», une qualité
qui lui vaut aujourd'hui
d'être invité sur les plateaux
des émissions les plus prestigieuses de la télévision
américaine. «Il ne va quasiment
jamais aux soirées et aux premières.
Avec une paire d'ordinateurs, des modems et un mur de téléviseurs,
une antenne satellite et l'instinct parfait
pour le cycle des infos de cette fin de siècle, il dirige l'un des
sites les
plus populaires du Web, dit encore la
notule. Pendant la journée, il passe au crible plus de trente journaux
et
surveille religieusement toutes les agences
de presse du monde et tous les éditoriaux de l'univers.» Bref,
à lui
seul, il réinvente le travail des
salles de rédaction du monde entier.
A une différence près :
«Je n'ai pas de rédacteur en chef. Je dis ce que je veux.»
Ancien gérant d'une boutique
de souvenirs de la télévision CBS,
Matt Drudge,
arrivé sur le Net il y a quatre
ans, après avoir déménagé à Los Angeles,
est un émule des gossip columnists,
ces tabloïds spécialisés
dans le recyclage des potins. De Los Angeles, où il publie le premier
les chiffres du
box-office que les studios protègent
comme des secrets d'Etat, à New York, siège des principaux
médias, et,
enfin, à Washington, théâtre
de ses derniers exploits, il nourrit les groupes de discussions de l'Internet.
Outre ses e-mail payants , il a fait d'America
Online son principal support. Son site web, enfin, avec moteur
de recherche et index renvoyant aux sites
des autres médias, est accessible au tout-venant.
Homme-orchestre
en charge de son site, il ne prétend pas à la véracité
de toutes ses infos. «Je ne peux
quand même pas tout vérifier»,
a-t-il dit à Howard Kurtz, le responsable de la rubrique médias
du Washington
Post - et, sur son site, il demande à
ses lecteurs de lui communiquer leurs ragots par e-mail - en échange
de
l'anonymat. «Des journalistes frustrés
m'envoient des e-mail me disant que leur chef ne les laisse pas écrire
telle ou telle histoire», affirmait-t-il
sur la chaîne ABC. La réalité est plus crue. Sa méthode
en fait une proie
aisée pour la manipulation : si
ses «infos» ne sont pas publiées ailleurs, c'est souvent
parce que personne ne les
a encore vérifiées. Le jeu
est dangereux : les accusations de diffamation, vient-il d'apprendre, ne
s'arrêtent pas
forcément à la porte des
médias traditionnels. Dans un de ses flashes, Drudge avait fait
écho à une rumeur
selon laquelle Sidney Blumenthal, un ancien
journaliste du New Yorker devenu collaborateur de Bill Clinton,
battait sa femme. La rumeur était
infondée et il a été contraint de la démentir
le lendemain et de s'excuser.
Non satisfait, Blumenthal le traîne
en justice. Ce n'est qu'un début. «Dans le futur, dit Matt
Drudge, vous
pourrez avoir 300 millions de reporters.
Après tout, chacun peut avoir son site et son adresse e-mail. Quand
chacun publiera ce qu'il veut pour la
raison qu'il souhaite, les choses seront vraiment intéressantes
!»