Comme on l’a évoqué en introduction, le journalisme est en
profonde mutation du fait de son développement
via Internet. C’est
le métier même de journaliste qui se transforme, les cyberjournalistes
ayant à leur disposition
d’énormes
possibilités pour informer plus et plus rapidement, avec toutefois
le risque de soulever de graves
problèmes
déontologiques.
Le Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes (CFPJ) de
Lille s’est interrogé sur le devenir
de la profession
en organisant une grande rencontre le 20 octobre dernier ayant pour thème
:
« Demain sur
Internet, Journalisme ou Barbarie ? ».

Le constat de base est le suivant : « Aujourd’hui, la circulation
des informations se substitue au contrôle des
sources. L’idée
même de vérification des sources est mise en cause par la
manipulation des images, des textes,
des données
que permettent les nouvelles technologies. La promotion tend à remplacer
la critique. »
Deux exemples :
- En février 1995, la diffusion par certains journaux d’informations
erronées relatives à de prétendus
bombardements au
Chiapas : informations trouvées par les journalistes sur le Net
et non vérifiées ;
- En décembre 1996, " faux scoop " de Pierre Salinger dans
Paris-match affirmant que l’avion de la TWA
qui a sombré
au large de Long Island a été abattu par un missile de l’US
Navy élaboré à partir d’informations
trouvées
par le journaliste sur le Net et non vérifiées.
Le résultat de cette rencontre entre professionnels, sociologues,
chercheurs et auteurs n’a pas été la
condamnation d’Internet
en tant que média : a été développée
l’idée que l’usage "fautif " de l’outil Internet
n’est pas dû
à l’outil lui-même mais aux conditions de son utilisation,
c’est-à-dire au temps et aux moyens
dont disposent les
journalistes pour contrôler et vérifier l’information à
laquelle ils accèdent. Si ce temps et
ces moyens sont
insuffisants – et ils le sont souvent – , de nombreux risques déontologiques
sont liés à
l’utilisation d’Internet.
Introduction : La sur-information sur le Web : une réalité
Internet est un colossal gisement d'information formé par des centaines
de millions de pages toutes
accessibles - théoriquement
- en quelques secondes et prêtes - en principe - à répondre
à tout.
Les boîtes
aux lettres électroniques des journalistes ne désemplissent
pas : ils reçoivent une énorme masse
d'informations par
e-mail, surtout s'ils utilisent des listes de diffusion (abonnement à
un service qui propose
l'envoi régulier
d'e-mails sur un thème donné).

Qu'il s'agisse d'enquête
ou de documentation d'arrière-plan, la question qui se pose de la
manière la plus aiguë
est celle de la
profusion de cette information. Cette noyade dans l'information – que les
psychologues
anglo-saxons nomment
"informational overload" ou "information fatigue syndrome" – est
devenue fréquente
et peut s’avérer
néfaste quant à la fiabilité de celle-ci.
La conséquence : des problèmes de fiabilité et de qualité de l’information
L'excès d'information confronte tout internaute à sa propre
ignorance en matière de pilotage dans un
océan d'informations
souvent difficiles à hiérarchiser, à vérifier
: c'est le syndrome de la bibliothèque de
Babel qu'avait imaginée
Jorge Luis Borges, dans laquelle se trouvent tous les livres écrits
et à écrire
(dans toutes les
langues et toutes les écritures).
Comme dans cette
bibliothèque de Babel, beaucoup d'informations se trouvent sur le
Net, avec toutes leurs
variantes et approximations;
rien ne garantit la véracité des données; une rumeur
et une info vraie se valent,
comme l'a montré
l'affaire Lewinsky, premier événement médiatique dans
le quel le Web a largement
mené la danse.
Les sources de l’information sont de plus en plus incertaines
L'aspect le plus problématique d'Internet est la fiabilité
très inégale des informations qui y sont dispensées.
On a pu voir des
journalistes chevronnés, comme Pierre Salinger en 1996, se
ridiculiser en exploitant des
documents totalement
fantaisistes.
ex : la publication
à la une de France-Soir d'une photographie censée représenter
l'accident de la princesse
Diana, qui s’est
avérée autant fausse que macabre.
De même, dans les sources non authentiques se trouvent les clones
de sites officiels. Une autre source
d'erreur, mais qui
menace plutôt les novices, consiste à étendre
la crédibilité institutionnelle d'un site au
contenu de ses sous-domaines.
Or les serveurs les plus académiques regorgent de théories
farfelues en tout
genre ; nombreux
sont les organismes, en particulier les universités, qui hébergent
des pages personnelles
(étudiants,
salariés, membres) sans que celles-ci les engagent en rien.
La faute en incombe à la dilution des informations et à la
multiplication des intermédiaires, plus ou moins
qualifiés
et plus ou moins rigoureux, entre la source première et le document
visité.
Finalement, avant l'ère des réseaux, les journalistes travaillaient
en général sur des documents de première
ou de seconde main.
Le problème avec Internet, c’est qu’il devient très difficile
d'évaluer par quel
bouche-à-oreille
électronique l'information est arrivée. D'autant que le Web
compense son manque de
fiabilité
par la profusion de témoignages similaires. Là encore, l'effet
de masse constitue une dangereuse
séduction
à laquelle les journalistes doivent résister afin de conserver
leur éthique.
La course au scoop prend le pas sur la recherche d’une information sure et de qualité
l'Internet est par excellence le média de la vitesse, disponible
24h sur 24, sans frontières géographiques
et qui offre la
possibilité de faire le tour de la planète en quelques secondes.
La menace qu'une
information, même incertaine, soit diffusée sur le Net avant
les autres media pousse ces
derniers à
une infernale course au scoop, au risque de diffuser des informations erronées
ou prématurées, et
par là-même
de semer la confusion.
Le risque de dérapage du journaliste augmente avec la pression de
plus en plus forte du temps. Dans
cette course au
scoop, l'information précède souvent son annonce officielle.
Tant que l'information est de
source sûre
et contrôlée, le scoop a de grandes chances d'être vrai.
Mais le tourbillon de l'information
permanente peut
finir par mettre une telle pression que certains peuvent être tentés
de publier avant
vérification...
Cela concerne tous les médias, y compris la presse écrite,
quelle que soit la crédibilité de départ.
L’instantanéité nuit à la nécessité du recul et de la vérification des informations
L’instantanéité est source de débordements, comme
en témoignent les surenchères dont Internet est
le support concernant
les frasques réelles ou supposées du Président Clinton.
( Le "Monicagate" )
Il est clair que
la rapidité de l’information peut provoquer des risques de dérapage
et de désinformation.
Internet ne constitue
pas en tant que tel un danger mais oblige le journaliste à être
beaucoup plus vigilant
que pour un média
traditionnel.
Le contenu de certains sites dits de journalisme est plus que douteux
:
Vu la facilité de la publication de pages sur le Net, des sites
tels celui du journaliste auto-proclamé
Matt Drudge, peuvent
concurrencer la production authentique d'informations journalistiques.
Son site
recense un large
éventail de rumeurs et pseudo-scoops virtuels sous une étiquette
de journalisme. Or la
plupart de ses informations
ne sont absolument pas fiables. Matt Drudge est l’exemple type des déviances
auxquelles peut
aboutir la profession de journaliste à cause d’Internet.
( portrait de Matt
Drudge par "Libération", lors du Monicagate )
Les atteintes aux droits de la personne humaine au nom de la liberté d’expression
La liberté de faire circuler des données sur Internet (les
journalistes sont les premiers concernés)
ne doit pas porter
atteinte au droit des personnes de s’opposer à la collecte, au traitement
ou à la circulation
des données
nominatives les concernant. La personne concernée doit être
informée sur la finalité du
traitement et les
destinataires.
La Commission nationale informatique et liberté a pu imposer, à
propos de la mise sur Internet
d’informations nominatives
relatives à des chercheurs, que chacune des personnes concernées
exprime
clairement son consentement
à ce que ces informations nominatives soient portées sur
le réseau.
En Chine, une nouvelle réglementation d'Internet a pour objectif,
en établissant une censure,
d'interdire la diffusion
d'informations susceptibles de troubler l'ordre public.
Qu'en est-il en France et en Europe ?
On rappellera tout
d'abord que la Convention européenne de sauvegarde des droits de
l'homme et des libertés
fondamentales interdit
toute ingérence dans l'exercice de la liberté d'expression
qui comprend : "la liberté
d'opinion, la liberté
de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées... sans
considération de
frontière".
Mais cette liberté
fondamentale peut faire l'objet d'abus et d'excès : il en est ainsi
quand les informations
publiées
sont considérées comme diffamatoires ou injurieuses. Il s’agit
de donc de trouver un juste milieu,
chose difficile
pour le journalisme on line du fait de l’absence de réelles limites
sur Internet.

Beaucoup d'indices montrent que le système médiatique tend
aujourd'hui à se passer de journalistes et
donc de l’éthique
que ceux-ci sont censés apporter. Alors que montait au sein de la
société la puissance des
médias, ils
ont vu leur situation se dégrader; ils sont victimes de la massification
de la profession, de la
précarisation.
Internet, l’Hypermarché de l’information
De plus en plus se répand l'idée que l'information, en raison
de son abondance, doit tendre vers la gratuité
(les infos à
la radio ou à la télévision sont déjà
gratuites pour ainsi dire, seuls les journaux papier sont encore
payants).
Internet (qui fait de la gratuité une culture) renforce cette
idée, n'importe qui peut désormais y trouver
l'information qu'il
cherche, et chacun peut diffuser l'information qu'il veut. Le lecteur participe
ainsi à l'écriture
de l'article qu'il
lit et peut construire lui-même la matière de ses informations
de manière interactive, en sautant
librement d'un document
à l'autre, grâce aux liens hypertextes.
Le journaliste est conduit à renvoyer plus ou moins systématiquement
aux différents sites dans lesquels il
a puisé l'information.
Sa fonction est donc menacée puisque, sur Internet, chaque surfer
peut endosser la
casquette de journaliste.
Sur les sites des entreprises ou des institutions, il existe bien souvent
un lien "Presse" que tout le monde
peut consulter.
Les journalistes ne sont plus les détenteurs exclusifs des sources
d'information et ne peuvent
plus revendiquer
vraiment leur qualité d'intermédiaire entre le public et
les émetteurs de l'information. Chaque
individu peut devenir,
théoriquement, un média planétaire, un concurrent
de CNN. Tout le système médiatique
tend actuellement
à faire de n'importe qui (un témoin d'un drame, une victime
d'une tragédie, un spécialiste
d'un domaine quelconque,
etc., etc.) un journaliste. Les professionnels en sont réduits à
être des porte-micro,
des porte-plume
ou des porte-caméra. Leur mission est moins de garantir la vérité
que de simplement transmettre
les faits, comme
un instrument technique.
Il y a l'idée qu'en matière d'information (comme dans le
domaine général de la consommation) le mieux
c'est le "self service",
il faudrait se servir soi même (comme dans un hypermarché),
s'auto informer. Les
professionnels en
sont de plus en plus réduits à disposer les infos sur les
gondoles des médias pour que les
gens se servent
en fonction de leurs goûts...
Matt Drudge fait l’apologie de cette tendance :
« L'Internet
va sauver le news business. J'entrevois un avenir où il y aurait
300 millions de reporters, où
n'importe
qui de n'importe où pourrait, pour n'importe quelle raison, faire
un reportage. C'est la liberté
de participation
entièrement réalisée. ». Ses prévisions
pourraient bien tourner au cauchemar, dans la
dislocation du métier
de journaliste et l'avalanche d'informations.
Des risques d’externalisation de la production du contenu journalistique : un journalisme éclaté
Dès lors, comment définit-on le journaliste ? Ou plutôt,
que devient le journaliste dans un monde où
chacun peut être
son propre informateur ? L’importance de redéfinir l’éthique
du journaliste devient urgente
dans le monde d’Internet.
Cette redéfinition passe avant même la redéfinition
de son rôle, puisque la profession
du journaliste est
vouée à disparaître si le journaliste multimédia
ne réfléchit pas à une nouvelle pédagogie
adaptée à
l’Internet.
Les risques sont loin d’être négligeables :
- Un risque de manipulation : nombre d’informateurs, notamment de
grandes organisations publiques
et privées,
s’assurent les services d’ingénieurs et de consultants pour produire,
sur le web, des informations
particulièrement
adaptées à ce que recherchent les journalistes. Or, les journalistes
ne sont pas toujours en
position optimale,
en termes de temps et de moyens, pour se passer de ces informations ou
même, pour les
compléter
et les vérifier.
- Un risque du suivisme entre médias : Internet peut tendre
à favoriser chez les journalistes la pratique
de la revue de presse,
et notamment la consultation des médias étrangers. Ici encore,
c’est une logique
d’externalisation
de la production du contenu qui peut s’imposer : faute de temps et de moyens,
ce sont les
informations diffusées
par des confrères qui seront reprises, notamment si ces confrères
travaillent dans des
organes de presse
réputés sérieux.
Ces risques
peuvent nuire à l’éthique de certains journalistes pourtant
chevronnés : Pierre Salinger par
exemple dans l’affaire
de l’explosion en vol de l’avion de la TWA en 1996, s’est fait piéger
par des rumeurs
d’apparence très
documentée qui expliquaient, détails à l’appui, que
l’avion avait été victime d’une erreur
de tire de missile
de la marine de guerre américaine.